Pic Lénine 7 134 m, Kirghizstan, en 2006
Le 30 août 2006, nous avions les pieds au Kirghizstan et ce fut le 15e anniversaire de l’indépendance kirghize. Avant cette date, le Kirghizstan formait une des Républiques socialistes soviétiques délimitées par Staline dans les années 20 après avoir été conçues par Lénine. Aujourd’hui, certains considèrent cette république, d’un peu plus de 5 millions d’habitants, comme ‘la Suisse de l’Asie centrale’ avec 94 % de son territoire occupé par des montagnes enneigées et 40 % ayant une altitude moyenne supérieure à 3 000 mètres.

Nous y étions pour gravir l’ancien Pic Lénine, près du Pic Staline ou Pic Molotov, des noms glorieux attribués par l’ex-URSS aux plus hautes cimes suivant en cela une hiérarchie verticale. C’est un vieil usage, puisque, même ‘au temps des dieux’, les Romains nommèrent les Alpes juliennes en l’honneur de Jules César.

Par comparaison, sur la frontière de la Bolivie et du Chili, une ancienne montagne sacrée des Aracamenos porte encore le nom de Licancabur, ‘la montagne des hommes’.
C’est dire que la valorisation de l’altitude et de la montagne en Amérique du Sud semble s’opposer à la symbolique de la conquête des peuples de l’Asie centrale par les Russes, cela depuis le début du 18e siècle. Pourtant, nous devrions bien saisir jusqu’à quel point les montagnes kirghizes, à l’image des montagnes andines, ont créé un imaginaire similaire. Nous avons déjà fréquenté des hauts plateaux andins survolés par le majestueux condor. Qu’en sera-t-il à la vue de l’aigle si fortement présent pour les montagnards kirghizes vivant à longueur d’année en altitude aux frontières de l’Orient et de l’Islam !

D’un point de vue écologique, le Kirghizstan possède bel et bien un ministère de la protection de l’environnement encadrant divers projets financés par des organismes internationaux. Un de ceux-ci concerne la conservation de la biodiversité dans l’écosystème des montagnes au sud du pays, impliquant un programme de développement de l’ONU, le gouvernement et des communautés locales kirghizes. En ce sens, il faut bien retenir que la survie de ce pays, depuis 1991, repose essentiellement sur l’aide financière internationale et les politiques de privatisation.

Socialement, la présence de plus de 3 000 ONG constitue un facteur dynamique contre la pauvreté et le chômage et en faveur des femmes dans cette petite rébublique à tradition musulmane sunnite.

Ces deux aspects de la coopération internationale ajoutés au clanisme, fondé sur la parenté et la famille, qui domine l’organisation sociale du pays, nous amènent à mieux comprendre pourquoi, sur le plan touristique, le Kirghizstan est, selon les guides de voyages, au premier rang mondial pour un type de tourisme intégrant des visites à une population locale participative.

En effet, toujours selon ces guides de voyages, des organismes à but non lucratif et privés auraient mis en place une structure mettant en rapport les visiteurs et un réseau de guides, de bureaux d’information et de familles qui hébergent des touristes dans des villages. De cette manière, les visiteurs peuvent explorer les montagnes et les pâturages à pied, à cheval ou en jeep et ainsi découvrir le mode de vie du peuple kirghize. Nous imaginons des bergers nous invitant à partager un thé ou encore un bol de yaourt dans leur yourte.

La yourte, c’est cette habitation traditionnelle des Kirghizes et de nombreux autres peuples nomades des régions d’Asie centrale. De forme circulaire variant de 3 à 6 mètres, elle est faite de pans de feutre posés sur une armature en bois. Ce qui la caractérise surtout c’est qu’elle est démontable et aisément transportable, donc adaptée au nomadisme.

Mieux encore, selon la mythologie d’Asie centrale, le centre de la yourte est le point le plus vénéré au même titre que la Terre est au centre du monde. Au centre de la yourte, l’on installe la table couverte de nourritures ou encore le chef de la famille s’y assoit.

Enfin, précisons que le nomadisme et l’élevage des moutons, lequel procure 60 % de l’élevage en général, continuent de nos jours, car la République du Kirghizstan, montagneuse et d’accès difficile, ne peut compter sur beaucoup d’autres ressources.


Récit de l’expédition au Pic Lénine

Fiche Technique :

Nom, pays, altitude: Pic Lénine, Kirghizstan, 7134m
Chaîne de montagne: Pamir
Saison d’ascension: Juillet et Août (beau et froid en septembre)
Particularité: Un des cinq Léopards des neiges, montagne de plus de 7000m de l’ex-URSS. Aucun permit n’est exigé.


Bishkek, 28 août, 6h40, nous franchissons enfin le dernier tourniquet d’un long manège dans les aéroports du monde avec nos 100kg de bagages. Après Londres et Moscou, c’est maintenant la capitale du Kirghizstan. Ici, même chose que dans les pays d’Amérique du sud, tout le monde veut nous offrir un taxi, un hôtel et autres services touristiques. Quelques différences; nous sommes les seuls étrangers visibles et notre langue kirghize est pire que notre russe! Pas de problème, nous avions tout arrangé par Internet avant notre départ, quelqu’un viendra nous chercher, en attendant, il faut juste dire niet ou niet, spasibat, pour être plus polis.

Les deux premiers jours à Bishkek seront riches en découvertes. Nos hôtes, la famille de Jazgul, la femme de l’agence avec laquelle nous faisons affaire, nous hébergent dans leur maison en banlieue de la ville. L’accueil est très généreux et cordial, dans la chambre où nous logerons, une table basse décorée et remplie de nourriture nous attend. Un instant après s’être agenouillés, la mère nous sert chacun un verre de vodka et nous salue d’un regard bref et sincère en levant le bras; nazdrovia! Il est 8h45, nous n’avons presque pas dormi depuis 48 heures… Bienvenue au Kirghizstan, ex-république soviétique!

À peine quelques heures de sommeil et la journée recommence. Nous sommes invités alors à une partie de Kukburu, jeu d’Asie centrale où deux équipes, à cheval, se disputent un cadavre de chèvre pesant 50kg pour le jeter dans un trou en béton situé à chaque extrémité du terrain : Kazakhstan 6 – Kirghizstan 2. Nous visitons ensuite l’immense place centrale de la ville, riche en histoire et en symboles, autrefois lieu fort des dirigeants du parti communiste. Une Large avenue, bâtiments de béton aux formes rectilignes et de nombreux monuments où l’effigie de Lénine a laissé place aux figures de l’indépendance. Nous imaginons alors l’époque où tout cela était entretenu, où l’herbe ne transperçait pas le ciment et avait une longueur plus esthétique.

Un impératif préoccupe notre esprit, il s’agit de repérer l’agence de trekking Doystuck afin de louer un téléphone-satellite. Nous parcourons la ville en taxi de marque Lada pendant une heure, afin de trouver la minuscule rue terreuse où se situe l’agence pour se faire dire, par un russe au calme désarmant, qui a certainement connu pire en terme de traquas bureaucratique, ya ni iest ! (Je n’en ai pas!) Il faut aller chez Tien-Shan Travel, il leur en reste peut-être un? Nous irons donc demain. Le lendemain, la galère recommence avec les promenades à 2$ en Lada jusqu’à l’agence en question, située dans un ancien bâtiment militaire. Ils nous demandent 1000 euros pour le ‘telsat’, nous avons plus ou moins 600$ en devises américaines, en livres sterling et en soms kirghizes et pas une minute à perdre car notre vol pour Osh est dans deux heures. Après de rudes négociations, nous sautons dans un taxi en direction de l’aéroport qui est à 35km. Avec 100 soms de plus (3$), notre chauffeur retire son enseigne lumineuse et nous y amène à temps.

C’est un Yak 40 qui nous conduit à Osh, un avion sans places assignées duquel tout le monde se précipite par l’arrière pour un siège. Ville musulmane et multi ethnique, Osh fait contraste avec Bishkek, plus européenne. Les clichés de l’Asie centrale s’appliquent parfaitement ici; une population dont l’origine est reconnaissable à la forme de leur chapeau, grandes terrasses enfumées des restos aux tables bases, les femmes aux habits traditionnels colorés, le chaos urbain sur fond de silhouettes de montagnes et de mosquées. Bref, c’est ici que nous préparerons notre expédition, avec l’aide de notre hôte Jazgul, qui a organisé le transport en voiture jusqu’au pied du Pic Lénine et qui nous a réservé une chambre dans un immense bloc de béton soviétique.

Après une quête épuisante de nourriture dans le bazar de Osh, nous finissons par amasser suffisamment de nourriture pour les vingt prochains jours. Plus que 10h de route nous sépare de la montagne, de notre défi. Ça fait huit mois que nous rêvons de cet instant quand, par la fenêtre de la voiture, nous apercevons l’immense chaîne montagneuse du Pamir et le but ultime, le Lénine; dominant, vertical et glacé! C’est à ce moment que la confiance rencontre le doute et que tout devient incertain. Tant de temps à s’entraîner, à se renseigner et à regarder des centaines d’images pour maintenant constater qu’il est plus grand que dans notre imagination. Comme sur tout géant de notre planète, il faut voir les choses de jour en jour, étape par étape. Ce que nous faisons le premier soir en buvant le thé et en croquant le pain local dans une yourte. Par ailleurs, nous négocions avec nos hôtes le transport de nos 65kg de nourriture et d’équipements lourds. Ici c’est pareil pour tout le monde, 1US$ pour 1kg.

Le premier pas, sac au dos et bottes aux pieds, se fait à Ashik Tash, 3600m, camp de base de plusieurs expés pendant l’été. Nous sommes le 2 septembre et il n’y a plus personne à l’exception de quelques yourtes d’éleveurs nomades se servant de la montagne comme complément financier… Nous prenons 8 heures pour franchir la longue approche vers le camp de base avancé qui est 800m plus haut, ça fait 100 mètres à l’heure! Déjà, la tête et la respiration nous font des caprices, le manque d’oxygène est très présent. Vite du liquide, beaucoup de liquide. Il nous faut boire 4 à 5 litres d’eau par jour pour faciliter notre corps à l’acclimatation et ingérer le double de calories qu’en temps normal, ce que nous ferons dans les prochains jours de repos au pied des 3000m de glace nous séparant du sommet. Au matin du deuxième jour, une tempête avait recouvert le sol de neige, nous rappelant le Québec et les sensations des premières neiges, mais nous sommes au milieu du Pamir, à la frontière du Kirghizstan et du Tadjikistan, et la civilisation la plus proche à l’exception de nos voisins de l’expédition russe, est le camp de nomades appelé Ashik Tash. Nous ne sommes en effet que 10 ou 12 êtres humains à passer nos vacances ici, et 7 d’entre eux partirons le lendemain…

L’acclimatation étant plus difficile que prévu, nous prenons plus de temps avant d’essayer d’aller plus haut. En effet, les trois prochains jour serviront à explorer les lieux, trouver une bonne source d’eau et enfin à regarder, à l’aide des jumelles, la longue voie qui mène jusqu’en haut. Nous tentons une montée vers le camp II (5450m) au sixième jour, mais nous contenterons de 5000m d’altitude, un beau chiffre pour redescendre sans trop de dommages. L’ascension pour le premier camp d’altitude est parsemée de crevasses, dont certaines font plus de 5 mètres de large, nous demandant un effort et une vigilance accrue. Comme les autres jours, la septième journée va servir à préparer celle du lendemain, et nous recharger pour notre prochaine tentative deux jours plus tard.

Pendant ce temps, les derniers alpinistes quittent en vain la montagne qui n’a pas été clémente. Nous sommes alors les trois derniers grimpeurs à des dizaines de kilomètres à la ronde dans le Pamir. En faisant 360 degrés sur nous-mêmes, nous n’apercevons que notre tente jaune qui détonne dans ce décor des plus arides. Nous sommes seuls, seuls avec nos problèmes corporels, nos estomacs infectés et nos maux de tête persistants. Notre processus d’acclimatation n’est pas satisfaisant, que se passe-t-il? La réponse est simple: l’eau est imbuvable même désinfectée et la nourriture peu substantielle. Il faut révéler ici que l’eau pouvait très bien avoir été contaminée au CBA à cause de l’hygiène épouvantable des lieux. Quand tout le monde va n’importe où pour évacuer et jeter ses ordures, tout fini par se ramasser à la source. Le moral est au degré zéro comme la température ; pas de volonté pour manger notre bouffe fade, même pas pour jouer à des jeux qui passent le temps! Demain nous remontons, il faut puiser à quelque part. Nous ouvrons alors notre meilleur sachet de nourriture lyophilisée, un excellent pad thaï au poulet et crevettes. C’est fou le pouvoir de la bonne alimentation en situation de carence et de manque !

Aux petites heures de la huitième journée, nous repartons vers le camp II, le ciel est étoilé, l’air est vif et froid, c’est parfait ! Quand l’ombre de la montagne est enfin derrière nous et que les premiers rayons de soleil nous atteignent, nous avons déjà franchis les grandes crevasses. Notre rythme est bien meilleur que la dernière fois. Par contre, la route est beaucoup plus longue que nous pensions, il nous faut un peu plus de 8 heures pour relier les deux camps. Nous allons passer la nuit ici, sur ce plateau de roche à presque 5500m d’altitude, la fatigue nous faisant oublier à quel point nous sommes loin de tout, si isolés. Or, la vue du sommet qui nous parait si proche et le sentiment de liberté absolue sont les seuls éléments importants. Sous l’effet de l’altitude, nous nous évadons dans de longs moments contemplatifs, mais il nous faut quand même trouver l’effort pour monter notre camp, préparer le souper et faire fondre de la neige pour boire. La nuit s’annonce intime dans notre tente deux places réservée pour les camps supérieurs et il faudra s’y faire. Sans porteur, il faut réduire au minimum le poids de l’équipement, ce qui peut faire une différence considérable à ces hauteurs.

À l’aube du 11 septembre, nous ne nous doutions pas de ce qu’il arrivera aujourd’hui. Après une nuit passablement difficile, nous décidons communément de redescendre au CBA pour un repos salutaire avant la montée finale. La pression barométrique ne semble pas vouloir monter, elle qui se tient autour de 600kp depuis plusieurs jours. Ne risquons rien! Nous mettons à peine 3 heures pour revenir en bas, plus nous descendons et plus notre confiance monte. À moins d’une longue tempête le sommet sera à nous. À quelques pas de notre tente, c’est le malheur, cette fois-ci la tempête est humaine, et emporte avec elle la totalité de notre réserve de nourriture et de combustible pourtant enfouis sous la roche. Pendant notre absence en altitude des nomades du coin nous ont visités, sans avoir la conscience de nous laisser notre élément de survie le plus important, la bouffe et le gaz! C’est l’impasse, une seule solution est possible, le retour. Tout s’effondre devant cette fatalité si cruelle. Or, comment comparer un rêve d’alpiniste avec un besoin aussi vital que se nourrir. Nous aurons l’occasion de le savoir. Nous avons dans nos sacs à dos à peine de quoi faire un repas, c’est-à-dire une portion de purée de patates et deux conserves de thon, en vue de deux jours de marche, avec 40kg sur le dos, afin de regagner Ashik Tash, sans porteur. Le téléphone-satellite sera alors notre seul lien avec la civilisation, notre seule possibilité d’être rapatriés dans un délai endurable. Une chose est sûre, nous devrons demander la charité à des gens qui ont presque rien, pour nous nourrir avant le retour de la camionnette, prévu dans plus ou moins 72 heures.

Deux jours plus tard, lorsque nous approchons des premières yourtes du village, nous sommes tendus, frustrés et affamés. Nous voulons absolument trouver les coupables pour les raisonner, leur faire comprendre qu’ils ont porté atteinte à notre vie. Notre but est de faire le tour des yourtes et de fouiller chacune d’entre elles! Cependant, nos ardeurs s’estompent lorsque nous cognons à la porte de la seule maison de bois pour demander à manger et que la dame nous accueille aussitôt avec un sourire aux dents d’or. Nous savons très bien ce qu’elle nous servira; du pain kirghiz, du beurre de yak, des confitures, du fromage crémeux et du thé, mais en ce moment tout sera délicieux, même boire du choro (lait de yak fermenté au millet). À la place, elle nous propose une piva (bière) à 12% d’alcool, nous prenons cette deuxième option. Incroyable moment de bonheur! Nous ferons quand même le tour de quelques habitations le cœur beaucoup moins noué, avec l’esprit plus rationnel, tout en scrutant attentivement tous signes de biens matériels occidentaux, puisqu’ils avaient pris aussi des vêtements et de l’équipements dans notre tente. Nous croisons alors Mahmane, nomade du coin, notre porteur du premier jour, il nous invite dans sa yourte pour partager la même nourriture, à écouter des DVD de musique américaine traduite en kirghize avec des voisins, curieux de voir les derniers blancs-becs dans la région pour les 10 mois à venir. Ici, tradition et modernité se confrontent ! Nous dormirons là dessus...

Le lendemain, après avoir passé la nuit dans une yourte prêtée par notre hôte, avec un repas convenable, nous observons l’horizon, en attendant ce fameux transport. Le rendez-vous fixé par téléphone-satellite avec Jazgul (fille de l’agence) est prévu pour 8h, ici, à Ashik Tash. À 9h30, rien, sauf deux Israéliens rencontrés auparavant à Osh, descendent de cheval de nulle part. Ils partageront le thé et leur temps avec nous. Il nous faut deux autres appels par téléphone satellite afin d’avoir la confirmation que le chauffeur est en route. À 14h30, bruit de voiture, Abjali est arrivé ! Après qu’il ait démonté et remonté le carburateur, nous sommes prêts pour les adieux. Nous promettons à Mahmane de lui envoyer des photos de notre rencontre, en l’honneur de son hospitalité mémorable. Rendus à Sarry Mogul, dans la famille du chauffeur, il nous faut négocier la route vers Osh le soir même, parce qu’il avait plutôt prévu de passer la nuit chez lui. Nous partons donc deux heures plus tard avec 3 membres de la famille vers le village voisin pour les reconduire. Autre arrêt.... 19h cette fois, nous nous dirigeons pour de bon en direction de Osh: 184km qui prendront 6 heures et demie avec la chaufferette à fond pour assurer la survie du radiateur.

À 2h et demie, le matin ou dans la nuit du 15 septembre, nous sommes assis au Ala-Too Café, sur l’axe principal de Osh, dégustant avec passion nos fameux Shashilik dont nous rêvions tant depuis des jours… Nous y sommes, nous avons atteint notre second objectif, celui du retour, car une fois que nous foulons un sommet ou que nous décidons de rebrousser chemin, le désir de revenir est presque aussi fort que celui de toucher la cime. L’histoire du vol nous aura fait comprendre que l’ascension d’une montagne ne s’inscrit pas seulement dans un ensemble de difficultés techniques et de conditions météo, mais aussi dans un ensemble complexe de caractéristiques culturelles et humaines. Nous passerons justement les deux dernières semaines de notre séjour au Kirghizstan à découvrir un pays, une région, et une culture du monde encore méconnu du reste de la planète.




Texte écrit par François-Xavier Bleau

Journal d’expédition
Au revoir Pic Lénine
Le 10 octobre, 2006
Salut à tous! Le retour du Pic Lénine est déjà du passé. Il s’est effectué avant le temps, cela malgré nous. Incroyable fut cette expérience. Si certains Occidentaux croient que le Kirghizstan est synonyme de vide, alors ils font fausse route. L’accueil y a été tellement chaleureux. Que dire de cette Asie centrale qui a fait de nous des rêveurs devant un espace qui porte le signe de l’immensité. Plus encore, non seulement ce territoire s’est présenté à nous comme une vaste sensation, mais tous nos sens se sont éveillés à l’écoute d’une expression humaine: la langue kirghize. Ainsi, en même temps que nous avions à vivre l’étrangeté de cette langue, les familles nous ont fait vibrer par leur intensité et leur présence.

Au centre du monde, 12 journées de montagnes à se remémorer pour la vie à venir. Presque tous les moyens de transport nous ont permis d’atteindre le camp de base. D’abord, plus de vingt heures d’avion entre Montréal et Bishkek. Ensuite, de la capitale, une heure dans un avion de petit format et de grand bruit vers Osh. De cette ville musulmane, une randonnée de neuf heures en taxi jusqu’au camp de base, les yeux rivés sur les sommets du Pamir. Par la suite, les chevaux toujours valorisés ont propulsé nos 120 kg de matériel vers le camp de base avancé, nos pieds ont parcouru les huit heures nécessaires. Et finalement l’ascension à portée de nos attentes sachant que la saison d’escalade est terminée. Nous n’avons pas été surpris d’avoir été les seuls ou presque sur la montagne.

À un moment donné, notre tente de 6 pieds carrés et sa toile fragile ont été à l’ombre de tous les éléments naturels de la haute altitude. Oublier les dangers possibles en appréciant les moments forts. Pour Frédéric Bleau, le scénario des nuits a cessé d’être les sirènes d’ambulance et les pétarades de motocyclettes, lesquelles le réveillaient brusquement à 3 heures du matin sur la rue St-Denis, pour être remplacé par celui, plus extrême, de chutes d’avalanche et de morceaux de glacier.

Après 6 jours de présence, toutes les autres expéditions avaient quitté, laissant la glace, la roche, les corneilles et nos états d’âme seuls. Tranquillement, notre progression se déroulait avec une belle confiance en nos capacités. Le neuvième jour, nous partions du camp de base avancé pour coucher plus haut, soit le Camp II. Le lendemain, lors de notre retour vers le camp de base avancé, quelqu’un nous avait visités. Bon dieu de merde, qu’est-ce qu’on s’est fait voler ? Notre bouffe, tabarnak, notre bouffe "/$%?&. Une merde que jamais nous n’aurions pu imaginer. Nous ne comprenons pas. Euh! Sans bouffe, encore deux jours de marche pour atteindre la yourte la plus proche. Il fallait donc ramener tout le matériel nous-mêmes, tout en s’imposant une rapidité d’exécution, car la peur de crever de faim nous hantait. Avoir été volés par quelqu’un qui devait très bien connaître les conséquences de cet acte. Cet événement a vraiment été démoralisant. Heureusement, nous avions un téléphone satellite nous permettant de contacter un taxi pour nous récupérer.

Au-delà de notre questionnement sur le pourquoi de ce vol, nous avons adoré l’espace kirghize. En effet, cette rupture imprévue dans notre parcours n’a pas anéanti toutes les raisons qui nous poussent, chaque fois, à revenir dans un milieu de défis et de dépassements. La difficulté doit être, pour nous, de l’ordre du dynamisme et du palpable. Lorsque nous marchions, nous avons vu concrètement le chemin que nous tracions. Lorsque nous mangions, nous avons senti physiquement l’effet d’énergie. Aussi, quand nous décidions d’une action, nous prenions immédiatement connaissance des conséquences de celle-ci. Sans oublier, des millions de petites découvertes qui surgissent lors d’une telle aventure. De retour à Osh, quelques bières et de vives discussions pour se remonter le moral.
L’expédition kirghize en photos
Le 5 octobre, 2006
Voici quelques-unes des photos de l’expédition kirghize 2006 au Pic Lénine. Le site sera mis à jour toutes les semaines pour de nouvelles photos. Merci à toutes et tous d’avoir suivi notre expédition et surtout merci pour vos nombreux encouragements. Nous avons filmé notre périple du début à la fin et nous avons bien l’intention de partager ces moments inoubliables avec vous.
Séjour moscovite
Le 23 septembre, 2006
Sur le chemin du retour, nous profitons d’une escale de trois jours dans la capitale russe, un incontournable! Au premier coup d’oeil, la Ville nous apparaît grandiose et extravagante; larges avenues, grosses voitures européennes, immenses publicités et boutiques de luxe... En descendant l’Utila Tverskaya, nous apercevons les murailles du Kremlin au loin. Comme pour la tour Eiffel à Paris, le Colisée de Rome ou le mont Fuji, la Place Rouge et la basilique St-Basile nous frappent par leurs symbolismes puissants. Le passé soviétique est encore très fort dans ces lieux. Pour nous, Nord-Américains, c’est principalement la Maison Blanche et le Capitole d’un autre monde.

Plus tard, dans la rue et dans les parcs, nous remarquons que tout le monde à une bière à la main, que ce soient des jeunes, des vieux ou des gens d’affaires. Une sorte de cohésion naît après une longue semaine de travail. Le vendredi marque le début de longues festivités pour tous les genres, pour tous les goûts. Aussi les endroits publics extérieurs sont le point de départ pour tous. Pour nous aussi, étrangers.


Tourisme et repos à Karakol
Le 17 septembre, 2006
Après la montagne et les nombreuses heures de marche, il est grand temps, pour nous, de se laisser porter sur le dos des chevaux kirghizes dans les steppes et les régions montagneuses de Karakol. Nous partons dans quelques heures à bord de la vieille jeep soviétique de Valentine, un ’’vieux loup russe’’ qui est impliqué dans plusieurs affaires touristiques et autres. Il nous mènera jusqu’aux guides nomades kirghizes, plus haut dans la vallée. De là, nous entamerons une rando improvisée, selon notre demande du moment, selon nos intuitions... Les nuits se passeront certainement dans les yourtes. Nous pouvons déjà imaginer ce que sera la bouffe... comme au pied du Pic Lénine; pain sec, beurre de yak, yogourt et thé. Le bonheur et la jouissance sont à nouveau simples!
Long retour!
Le 14 septembre, 2006
À 2h et demie, ce matin, nous étions assis au Ala-Too Cafe, sur l’axe principal d’Osh, dégustant avec passion nos fameux Shashilik dont nous rêvions tant depuis des jours. Ce moment fut retardé de plusieurs heures, car le rendez-vous convenu par téléphone satellite avec Jazgul (fille de l’agence) était prévu pour 8h à Ashik Tash. Après avoir passé la nuit dans une yourte, à la chaleur avec un repas convenable, nous avons scruté l’horizon attendant ce fameux transport. À 9h30, rien, sauf deux Israéliens rencontrés à Osh, débarqués à cheval de nulle part, qui ont partagé le thé et leur temps avec nous. Il nous a fallu deux autres appels par téléphone satellite afin d’avoir la confirmation que le chauffeur était en route. ’ Mamane’, nomade du coin, qui fut notre porteur du premier jour, nous invite dans sa yourte pour partager le pain, le thé et le yogourt en attendant. À 14h30, bruit de voiture, Abjali est arrivé ! Après avoir démonté et remonté le carburateur, nous sommes prêts pour les adieux. Nous promettons à Mamane de lui envoyer des photos de notre rencontre.

Rendus à Sarry Mogul, dans la famille du chauffeur, il nous faut négocier la route vers Osh le soir même, parce qu’il avait plutôt prévu de passer la nuit chez lui. Nous partons donc deux heures plus tard avec 3 membres de la famille vers le village voisin pour le reconduire. Autre arrêt.... 7h cette fois, nous nous dirigeons pour de bon en direction d’Osh: 184 km qui prendront 6 heures et demie avec la chaufferette à fond pour assurer la survie du radiateur.

Après le trauma du vol
Le 13 septembre, 2006
Bonjour à tous nos concitoyens du Québec et d’ailleurs! Aujourd’hui, le 13, une famille kirghize nous accueille dans leur yourte avec des brochettes de viande et de la bière étiquetée ’’Moscou’’, en cyrillique évidemment. Sachez que ce sont des ’gens de montagne’ qui nous ont dérobé notre nourriture. Nous ne sommes plus dans l’espace sacré de l’altitude, dans le temps mythique de la Hauteur. Nous sommes ramenés à nous régénérer dans la zone profane de la steppe où peuvent se retrouver encore ces brigands terrestres. Nous ne voulons plus entendre parler de la misère humaine, nous marchons depuis deux jours avec 40 kg de charge chacun. Nous nous réapproprions tranquillement nos valeurs de grimpeurs idéalistes et d’amants de la nature.
Vol et non plus envol
Le 11 septembre, 2006
Salut à tous! Eh bien le 9, nous avons fait une tentative, réussie celle-là, pour le C II (deux) à 5 400 m. Nous avons passé la nuit bien endormis et remis de nos maux d’estomac. Ainsi, le 10 nous avons redescendu vers le CB avancé pour constater avec consternation que notre bouffe avait été volée ainsi que quelques pièces d’équipement. Il ne restait que quelques sachets de pommes de terre en purée et conserves de thon pour l’équivalent de 2 jours, pas davantage. Énorme déception. Une fatalité s’impose. C’est le retour obligatoire sans autre option. Tout ce qui s’appelle contrainte lors de ce retour est notre ennemi. Nous avons lu Mahmoud Darwich et nous le paraphrasons: ’’Ceux qui pleurent la montagne ne pleurent pas pour elle, mais pour les souvenirs qu’elle engendre’’.
Il faut retourner vers Achick Tash et y attendre le transport organisé par l’agence pour Osh et ce, le plus rapidement possible; départ demain matin...
Eau contaminée
Le 8 septembre, 2006
Salut à tous! Hier, le 7, nous avons tenté d’atteindre le camp II avec tout le matériel pour y passer la nuit, mais à près de 5 000 m malaise, ralentissement et demi-tour. Notre processus d’acclimatation n’est pas satisfaisant, que se passe-t-il? La réponse est simple: l’eau est imbuvable et la nourriture peu substantielle. Il faut révéler ici que l’eau pouvait très bien être contaminée au CB à cause de l’hygiène épouvantable et du manque d’entretien des toilettes. L’ascension pure et dure de l’idéal montagnard fait face dorénavant à cette réalité de la diarrhée et des maux d’estomac. Pour nous, il s’ensuit un manque d’énergie pour affronter la grimpe. Aujourd’hui, le 8, après avoir couché au CB avancé à 4 400 m, nous nous reposons en espérant relancer notre ascension demain vers le camp II à 5 400 m. Le bonheur n’est plus du tout simple.
Camp de base avancé
Le 5 septembre, 2006
Salut à tous! Quel choc matinal, plus ou moins inattendu, de voir de la neige à hauteur de 5 cm. Nous avons fait le parcours de Achikh Tash jusqu’au CB avancé pour une durée appréciable de huit heures. Il y a maintenant deux porteurs, Manas et son ami, qui nous accompagnent transportant chacun soixante kilos de matériel à cheval. Nous nous installons pour les deux prochaines semaines à l’intérieur desquelles deux journées au moins seront retenues pour ce qui est du processus d’acclimatation.
Au cours de la journée, nous avons échangé avec des membres de l’expédition russo-internationale qui nous ont informés des particularités du trajet à venir. De plus, ils nous ont laissé des bonbonnes de gaz et de la nourriture. Toujours apprécié, surtout dans ce contexte montagnard et avec nos réserves bien mesurées.
La fenêtre du ciel
Le 3 septembre, 2006
Salut à tous en ce dimanche! À 6h50, nous sommes réveillés, éveillés et émerveillés d’être à 3 600 mètres d’altitude, tout à côté du camp de base et au seuil de la yourte qui nous a abrités avec un nouveau compagnon de cordée, soit un porteur de la région. Notre objectif, aujourd’hui, est de se rendre au camp de base (dorénavant CB) afin de débuter notre processus d’acclimatation et d’installer l’équipement requis. À l’horizontale, la nuit de la yourte, il y avait une ouverture dans le plafond pour faire sortir la fumée, les anciens la nomment religieusement ’’fenêtre du ciel’’. Le bonheur simple et la simple jouissance, c’est pour nous.
Vers le camp de base
Le 2 septembre, 2006
Salut à tous les Québécois et autres intéressés ! Nous avons quitté la ville très musulmane d’Osh. Dix heures donc de jeep et de ’’terek’’ (petite auto), dix heures de règne minéral fait de roches, de sable et de steppes avant de faire place à la vision du premier camp de base (Ashik Tash). À bien y penser, la haute mer et la haute montagne ont ceci en commun qu’on appareille vers elles. Afin d’accéder à la mer, il faut un port; pour la montagne, il faut un camp.
Osh
Le 31 août, 2006
Maintenant, le trio est complété, nous avons survécu au vol Bishkek-Osh à bord d’un Yak 40 russe de l’époque de Khroutchtchev. Or, après trois mois de communication par internet avec notre agence locale, la rencontre réelle avec Jazgul a été plutôt décevante, une mauvaise compréhension de nos demandes nous a retardés d’une journée. Aujourd’hui, c est le jour de
l’indépendance kirghize, une journée de fête nationale où nous avons découvert plus en profondeur le pays et ses coutumes grâce à la visite du bazar d’Osh et de la montagne sacrée de Salomon entourée de yourtes-restaurants. Par comparaison avec Bishkek, Osh nous apparaît plus traditionnelle par l’habillement des gens et le mélange des cultures d’Asie centrale.

Demain, ce sera une journée de préparation et d’achat de matériel pour l’ascension.

Bishkek
Le 29 août, 2006
De l’aéroport P.E. Trudeau à celui de Bishkek, en passant par la Britannie et la Moscovie, une odyssée de 26 heures, arrêts et envols confondus, pendant laquelle seule l’anticipation de ce que nous n’avions pas encore imaginé nous a contentés et a prolongé nos pensées positives dans l’attente de la Kirghizie. En débarquant de l’avion, la fatigue nous frappe brutalement et il faut se tenir debout alors que la famille Moldalieva nous guette et nous emporte vers leur maisonnée campagnarde, tapissée de petits soins pour nous soigner l’âme en exil.
Avant de ressentir le summum de l’hospitalité autour d’une table festive confectionnée spécialement en notre honneur et bonheur, nous avons été témoins du fameux jeu traditionnel des steppes appelé soit ’’kukburu’’ ou ’’bouzkachi’’. À ce jeu, deux cavaliers se disputent la dépouille d’une chèvre, laquelle doit être déposée dans le but adverse. Il semble que ce soit l’ancêtre du polo européen, à la différence que le rituel du sacrifice de la chèvre (d’autres l’appellent le bouc émissaire) représente l’homme qui donne un coup de pied à son chien faute de pouvoir le donner à son patron.
Le sacrifice a comme rôle de ’’purger’’ symboliquement le groupe social de ses indésirables en polarisant sur une victime les tensions agressives de tous. La chèvre peut être tuée et il n’y aura pas de vengeance.
À une semaine du départ (Montréal)
Le 20 août, 2006
Nous sommes attablés un dimanche après-midi sur la rue St-Denis, température exécrable, à discuter de ce qui reste à faire. Il y a énormément d’éléments à mettre en ordre alors que nos états d’âme sont bousculés à un point tel que nous ’’volcanisons’’ dans une tension digne de la haute altitude.
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